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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 01:42

Nuit de neige

 


La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l'horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;
Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur œil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.


Guy de Maupassant (1850-1893)

 

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Claude Monet, La pie Effet neige

 

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 23:09

Novembre

 

Je lui dis : La rose du jardin, comme tu sais, dure peu ;
et la saison des roses est bien vite écoulée.
SADI.


Quand l'Automne, abrégeant les jours qu'elle dévore,
Éteint leurs soirs de flamme et glace leur aurore,
Quand Novembre de brume inonde le ciel bleu,
Que le bois tourbillonne et qu'il neige des feuilles,
Ô ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles,
Comme un enfant transi qui s'approche du feu.

Devant le sombre hiver de Paris qui bourdonne,
Ton soleil d'orient s'éclipse, et t'abandonne,
Ton beau rêve d'Asie avorte, et tu ne vois
Sous tes yeux que la rue au bruit accoutumée,
Brouillard à ta fenêtre, et longs flots de fumée
Qui baignent en fuyant l'angle noirci des toits.

Alors s'en vont en foule et sultans et sultanes,
Pyramides, palmiers, galères capitanes,
Et le tigre vorace et le chameau frugal,
Djinns au vol furieux, danses des bayadères,
L'Arabe qui se penche au cou des dromadaires,
Et la fauve girafe au galop inégal !

Alors, éléphants blancs chargés de femmes brunes,
Cités aux dômes d'or où les mois sont des lunes,
Imans de Mahomet, mages, prêtres de Bel,
Tout fuit, tout disparaît : - plus de minaret maure,
Plus de sérail fleuri, plus d'ardente Gomorrhe
Qui jette un reflet rouge au front noir de Babel !

C'est Paris, c'est l'hiver. - A ta chanson confuse
Odalisques, émirs, pachas, tout se refuse.
Dans ce vaste Paris le klephte est à l'étroit ;
Le Nil déborderait ; les roses du Bengale
Frissonnent dans ces champs où se tait la cigale ;
A ce soleil brumeux les Péris auraient froid.

Pleurant ton Orient, alors, muse ingénue,
Tu viens à moi, honteuse, et seule, et presque nue.
- N'as-tu pas, me dis-tu, dans ton coeur jeune encor
Quelque chose à chanter, ami ? car je m'ennuie
A voir ta blanche vitre où ruisselle la pluie,
Moi qui dans mes vitraux avais un soleil d'or !

Puis, tu prends mes deux mains dans tes mains diaphanes ;
Et nous nous asseyons, et, loin des yeux profanes,
Entre mes souvenirs je t'offre les plus doux,
Mon jeune âge, et ses jeux, et l'école mutine,
Et les serments sans fin de la vierge enfantine,
Aujourd'hui mère heureuse aux bras d'un autre époux.

Je te raconte aussi comment, aux Feuillantines,
Jadis tintaient pour moi les cloches argentines ;
Comment, jeune et sauvage, errait ma liberté,
Et qu'à dix ans, parfois, resté seul à la brune,
Rêveur, mes yeux cherchaient les deux yeux de la lune,
Comme la fleur qui s'ouvre aux tièdes nuits d'été.

Puis tu me vois du pied pressant l'escarpolette
Qui d'un vieux marronnier fait crier le squelette,
Et vole, de ma mère éternelle terreur !
Puis je te dis les noms de mes amis d'Espagne,
Madrid, et son collège où l'ennui t'accompagne,
Et nos combats d'enfants pour le grand Empereur !

Puis encor mon bon père, ou quelque jeune fille
Morte à quinze ans, à l'âge où l'oeil s'allume et brille.
Mais surtout tu te plais aux premières amours,
Frais papillons dont l'aile, en fuyant rajeunie,
Sous le doigt qui la fixe est si vite ternie,
Essaim doré qui n'a qu'un jour dans tous nos jours.

 

Victor Hugo (1802-1885) Recueil : Les orientales

 

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Eugène Fromentin, Arabes

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 22:33

Chanson d'automne

 


Déjà plus d'une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis ;
Soir et matin, la brise est fraîche,
Hélas ! les beaux jours sont finis !

 
On voit s'ouvrir les fleurs que garde
Le jardin, pour dernier trésor :
Le dahlia met sa cocarde
Et le souci sa toque d'or.

 
La pluie au bassin fait des bulles ;
Les hirondelles sur le toit
Tiennent des conciliabules :
Voici l'hiver, voici le froid !

 
Elles s'assemblent par centaines,
Se concertant pour le départ.
L'une dit : « Oh ! que dans Athènes
Il fait bon sur le vieux rempart !

 
« Tous les ans j'y vais et je niche
Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche
Le trou d'un boulet de canon. »

 
L'autre : « J'ai ma petite chambre
A Smyrne, au plafond d'un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, d'un rayon chauffé.


« J'entre et je sors, accoutumée
Aux blondes vapeurs des chibouchs,
Et parmi des flots de fumée,
Je rase turbans et tarbouchs. »

 
Celle-ci : « J'habite un triglyphe
Au fronton d'un temple, à Balbeck.
Je m'y suspends avec ma griffe
Sur mes petits au large bec."

 
Celle-là : « Voici mon adresse :
Rhodes, palais des chevaliers ;
Chaque hiver, ma tente s'y dresse
Au chapiteau des noirs piliers. »

 
La cinquième : « Je ferai halte,
Car l'âge m'alourdit un peu,
Aux blanches terrasses de Malte,
Entre l'eau bleue et le ciel bleu. »

 
La sixième : « Qu'on est à l'aise
Au Caire, en haut des minarets !
J'empâte un ornement de glaise,
Et mes quartiers d'hiver sont prêts. »

 
« A la seconde cataracte,
Fait la dernière, j'ai mon nid ;
J'en ai noté la place exacte,
Dans le pschent d'un roi de granit. »

 
Toutes : « Demain combien de lieues
Auront filé sous notre essaim,
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
Brodant d'écume leur bassin !»

 
Avec cris et battements d'ailes,
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles,
Voyant venir la rouille aux bois.

 
Je comprends tout ce qu'elles disent,
Car le poète est un oiseau ;
Mais, captif, ses élans se brisent
Contre un invisible réseau !

 
Des ailes ! des ailes ! des ailes !
Comme dans le chant de Ruckert,
Pour voler, là-bas avec elles
Au soleil d'or, au printemps vert !

 


Théophile GAUTIER, Emaux et camées (1852)

 

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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 16:20

 

L'enfant Jésus de Prague

 

Il neige.
Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.
Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petite chambre !
La cheminée emplie de charbons rougeoyants
Colore le plafond d’un reflet somnolent,
Et l’on n’entend que l’eau qui bout à petit bruit.
Là-haut sur l’étagère, au-dessus des deux lits,
Sous son globe de verre, couronne en tête,
L’une des mains tenant le monde, l’autre prête
À couvrir ces petits qui se confient à elle,
Tout aimable dans sa grande robe solennelle
Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune,
L’Enfant Jésus de Prague règne et trône.
Il est tout seul devant le foyer qui l’éclaire
Comme l’hostie cachée au fond du sanctuaire,
L’Enfant-Dieu jusqu’au jour garde ses petits frères.
Inentendue comme le souffle qui s’exhale,
L’existence éternelle emplit la chambre, égale
À toutes ces pauvres choses innocentes et naïves !
Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.
On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici.
Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi :
La poupée merveilleuse, et le cheval de bois,
Et le mouton sont là, dans ce coin tous les trois.
Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses sont à nous !
Les rideaux sont tirés... Là-bas, on ne sait où,
Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.
L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur
Qu’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est là,
S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,
Essaye de se réveiller et ne peut pas.

 

Paul Claudel 

 

 

Ce poème de Paul Claudel, écrit en 1910 alors qu'il était consul à Prague, est un poème de  de trente vers alexandrins à rime plate, expression de la foi et de l' attachement de l'auteur au christianisme catholique. Il fait partie de la série de quatre textes poétiques intitulés "Images saintes de Bohème", tous écrits au cours de son voyage diplomatique à Prague, de décembre 1909 à septembre 1911. L'installation de Paul Claudel à Prague fut difficile, il se sentait dépaysé bien qu'il fut accompagné de sa famille. Il retrouva l'artiste peintre Zdenka Braunerova, amie de Rodin, qu'il connaissait déjà. Zdenka Braunerová (1858-1934) était la fille de František A. Brauner, avocat et homme politique tchèque mort en 1880. Graveur et peintre, elle accueillit Paul Claudel à son arrivée à Prague et entretint avec lui des liens d’amitié durables. Elle devient son guide à travers la Bohême. Elle fut aussi la marraine de sa fille Reine, troisième enfant de Paul Claudel, née à Prague en février 1910, et l'illustrarrice de certains de ses livres. Les Reine sont fétées le 07 septembre. Paul Claudel était le gendre de l'architecte de Notre Dame de Fourvière à Lyon, Louis Sainte Marie Perrin, où est exposée la statue de la Vierge dorée réalisée par Duboys. Cette statue fut installée le 8 décembre 1852, début de la tradition des illuminations à Lyon. Cette dévotion à la Vierge est issue de celle, initiée par les échevins après la peste de 1643 qui sévit dans le sud de la France.C'est également à cette époque (8 décembre 1857) que fut inaugurée à Marseille la vierge dorée, dont les plans ont été dréssés par l'architecte Henri-Jacques Espérandieu. 

 

Extrait résumé de commentaire de Sergio Villani :

 

A Prague, Paul Claudel achèva L'Otage et l'Annonce faite à Marie.  Dans " Les Images Saintes de Bohême", il rend  hommage à la tradition religieuse de ce pays. Les trois premiers poèmes illustrent les grandes figures de son héritage religieux : Saint Wenceslas, roi et martyr, Sainte Ludmilla, reine et martyre, et Saint Jean Népomucène, martyr. Le quatrième poème, " L'Enfant-Jésus de Prague ", est le point de focalisation de cet ensemble poétique : le sacrifice des saints à qui Paul Claudel rend hommage dans les trois premiers poèmes devient une voie qui mène à Dieu, à l'Enfant-Jésus . L'Enfant Jésus de Prague attirait la vénération depuis des decennies. L'église de Notre Dame de la Victoire et le Couvent de l'Enfant Jesus de Prague étaient en 1913, le centre d'une communauté de laiques. Paul Claudel fit la connaissance de la ferveur de cette dévotion dès son arrivée à Prague.

 

 

C'est un texte à caractère personnel, intime. Claudel y évoque une scène de sa vie domestique à Prague : la petite chambre ,' des enfants avec deux lits, la cheminée et ses "charbons rougeoyants ", " I'eau qui bout à petit bruit et I'ombre au plafond, les jouets : la " poupée merveilleuse, le cheval de bois et le mouton, I'enfant qui dort paisiblement, les rideaux tirés et, sur l'étagère, la statuette de I'Enfant Jésus de Prague.

Claudel exprime le mystère de la nature double de l'enfant Jésus, sa divinité et son humanité. Il met I'accent sur la majesté de la représentation. L'Enfant, image de toute fragilité, symbolise paradoxalement le Tout-Puissant. Il n'est pas le roi martyre Wenceslas, mais  un roi qui domine la terre et protège ses habitants : L'une des mains tenant le monde, l'autre prête à couvrir ses petits qui se confient à elle. Il est petit mais paradoxalement grand : " aimable" "magnifique ", " dans sa grande robe solennelle ", "sous cet énorme chapeau jaune ". Il est Dieu qui protège contre le mal : Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrlve. Mais il est aussi un Enfant, "notre frère ',celui qui "garde ses petits frères ". L'étemel et le temporel se rencontrent, se fusent dans la figure de I'Enfant-Jésus : Claudel représente ici encore une fois le miracle et le mystère de I'incarnation, Dieu qui se fait homme, dans I'image de l'existence éternelle , qui .." emplit la chambre, comme un souffle invisible". L'existence éternelle , se matérialise et devient " égale / A toutes ces pauvres choses innocentes et naives, les simples possessions de cette famille à l'étranger.


Cette méditation sur le mystère de l'lncarnation est d'après Sergio Villani, professeur à l'Université d'York, tout à fait circonstancielle. La référence temporelle à la fin du premier vers, .. "c'est décembre" , est selon lui très révélatrice. C'est la saison liturgique de l'Avent. Les trente vers de ce poème représenteraient les jours de cette période d'attente.  Claudel, croyant fidèle, médite le mystère de l'lncarnation dans I'attente de Noël et la naissance de " I'Enfant-Dieu. La scène du foyer, de la " petite chambre , est encadrée d'une scène parallèle qui évoque le dehors et qui fait contraste à I'espace intérieur. Dehors il y a le froid et la nuit; à I'intérieur la chaleur et la douce lumière. Au début et à la fin du poème, il y a une référence à la nuit, à la neige qui tombe et surtout au silence : Il neige. Le grand monde est mort sans doute. C'est décembre. Dans la neige et la nuit sonne une espèce d'heure. Tout comme l'éternel et le temporel se rejoignent et se fusent dans I'image de I'Enfant-Jésus, ici I'extérieur et i'intérieur se rencontrent et se confondent dans ce silence profond de la nuit et de la " petite chambre ". Ce silence devient plus profond par les allusions faites à de petits bruits : I'eau qui bout "; I'enfant qui murmure vaguement "; " une espèce d'heure " qui sonne au lointain, étouffée par la neige qui tombe; la cadence imitative du bras de I'enfant qui tombe aussi et le vague murmure dans les dernières monosyllabes et labiales du poème :" et ne peut pas" ,. Ce silence d'ailleurs, est ponctué par les silences des coupes rythmiques du vers mais aussi par les silences faits par I'emploi des voyelles atoniques. Claudel évoque la nuit de Noël, une " Sainte Nuit ". En fait, cette "petite chambre " figure une Crèche de Noel. L'enfant se repose dans la paix du sommeil, sous la protection paternelle et divine...


Dans cet hymne qui est à la fois une prière et un acte de foi, Claudel célèbre le meilleur la chaleur humaine, de sa foi chrétienne...


Claudel emploie une versification traditionnelle : vers alexandrin, rime plate, - bien que cette rime soit parfois pauvre et comporte une alternance de rime masculine et féminine irrégulière. Le rythme ternaire établit un contretemps au va-et-vient binaire et contrastant de la pensée entre I'extérieur et l' intérieur, l'éternel et le temporel, la petitesse et la grandeur, I'enfant endormi et I'Enfant-Dieu, le froid et la chaleur la nuit et la lumière, le bruit et le silence, la veille et le sommeil, etc. ...puis il il se sert des ressources d'une versification qui est aussi traditionnelle et séculaire. Il témoigne de son adhésion d'une foi traditionnelle et catholique, universelle, en pratiquant une sorte de conversion, en I'exprimant à travers une nouvelle adhésion à la versification traditionnelle française...


Le titre de ce poème est repris par Claudel pour un texte en prose écrit vingt-huit ans plus tard, inspiré par le danger des invasions fulgurantes nazies. Le texte est une exhortation passionnée pour la défense des valeurs chrétiennes contre le paganisme germanique et moscovite."

 

Pour de plus amples informations sur l'oeuvre de Claudel et ce poème en particulier, lisez l'article de Sergio Villani, de l'Université d'York dont le commentaire ci-dessus est un extrait résumé. C'est ici

 

Pour en connaitre davantage sur l'histoire du Saint Enfant de Prague, statue offerte par Polyxène de Lobwitz au monastère des Carmes de Prague en 1628, c'est ici .

 

En quelques mots

 

D'après plusieurs sources,  cette statuette serait en réalité originaire d'Espagne. Elle aurait été sculptée par un moine  sur l'ordre de Jésus et aurait appartenu à sainte Thérèse d'Avila, contemporaine de Rodolphe II de Hasbourg (1552-1612), petit-fils de Charles Quint, fils de Maximilien II et  Marie d'Espagne, épris d’ésotérisme, protecteur des arts et des sciences, qui appuya la Contre Réforme, ce courant de réaction face au protestantisme, aspiration de renouveau du catholicisme en mouvement dès le XVème siècle.  Il céda à son frère Matthias la Hongrie puis la Bohême. Ferdinand II succéda à Matthias en 1617 et fut soutenu par  la Ligue catholique créee pour contrecarrer l'Union protestante. 

 

Thérèse d'Avila  avait pris pour nom de religion Tereza de Jesus. Elle aurait transmis cette statue à une amie, Maria Maximiliena Manrique de Lara y Mendoza (1531-1608), mariée au ministre des affaires étrangères de Perestano-Pernstejn Vratislao (1530-1582), baron de Pernstejn.  Les Manrique de Lara étaient ambassadeurs perpétuels de la couronne d'Espagne à Prague. Maria Maximiliana était pour sa part, dame d'honneur de Marie d'Espagne, épouse de Maximilien II.  La fille de Maria Maximiliena, Polyxène,  princesse de Lobkowicz, l'aurait rapportée à Prague.

 

L''Ordre du Carmel est un ordre religieux catholique. Le mont Carmel "le vignoble de Dieu "est une montagne côtière en Israël surplombant la mer Méditerranée. La ville de Haïfa se trouve en partie à flanc du mont Carmel. Selon la Bible, le prophète Elie, annonciateur du Messie, y résidait, d'où son autre nom de « mont St Élie » . C'est sur le mont Carmel, qu'affrontant les prêtres de Baal au nom du Dieu d'Israël, il accomplit les miracles destinés à prouver aux Israélites l'inanité de leurs croyances idolâtres. L'ordre du Carmel a été fondé sur le Mont Carmel au XIIè siecle par Saint Berthold, (mort en 1192) pélerin ou croisé, qui avec quelques autres s'est mis à vivre en ermite en terre Sainte sur le mont Carmel comme l'avait fait avant eux le prophète Elie. Cet ordre a été organisé vers 1209 par Saint Albert Avogadro, Albert de Jérusalem, patriarche latin de Jérusalem qui lui a donné une règle prescrivant la plus grande pauvreté, la solitude et le régime végétarien, comme il l'avait fait quelques années plus tôt pour l'ordre des Humiliés une association de travailleurs laïcs mariés, fondé en Lombardie en 1140, ayant choisi de pratiquer la pauvreté volontaire et de prêcher la pénitence, sans aucun vœu et obligation de vie commune. Albert de Jérusalem, né dans le diocèse de Parme vers le milieu du XIIème siècle, contemporain de Saint François d'Assise, très actif dans le domaine politique,  fut nommé légat pontifical en Terre Sainte avec la faculté de recueillir des subsides pour la Croisade. Il établit son siège à Saint-Jean d’Acre, il couronna roi de Jérusalem Jean de Brienne .. Ses membres sont appelés Carmes (pour les hommes) et Carmélites (pour les femmes). Les Carmes (« Chaussés » ou « Grands Carmes », et déchaux), portaient au Moyen Age une robe brune et une chape blanche avec des barres de couleur brune, d'où le nom de Barrés qu'on leur donnait aussi. Dans le contexte de la tourmente protestante et du Concile de Trente, (1545-1563), deux grandes figures marquent en Espagne la vie du Carmel : sainte Thérèse d'Avila (1515-1582) et Saint Jean de la Croix (1542-1591) qui fonde les Carmes déchaussés en 1568. Ils renouvellent dans l'ordre le sens de la prière et de la pauvreté à travers l'humilité et une vie cachée. À la suite de la fondation du premier monastère de la réforme, le couvent Saint Joseph à Avila en 1562, seize communautés féminines et quinze communautés masculines nouvelles naissent en l'espace de vingt ans. Cette réforme s'étend rapidement à la France où existent, en plus des carmels non réformés (au nombre de six) déjà présents, soixante-quatorze carmels féminins et soixante-sept couvents de Carmes à la fin du XVIIème siècle.

 

La présence des Carmes Dechaussés à Prague est liée à la participation à la bataille de la Montagne blanche (8 novembre 1620) du Carme Déchaussé Dominique de Jésus-Marie (1559-1630). Le couvent des Carmes fut bâti le 16 septembre 1624. L'église Sainte Marie de la Victoire fut donnée par Ferdinand II et le conseil municipal de Prague aux Pères Carmes qui s'étaient installés dans la ville à partir du 22 septembre 1624. Au XVIIè siècle en effet, les guerres de religion faisaient rage en Europe et en 1617, la Bohême calviniste avec le roi Frédéric, menaçait l’Autriche catholique dans sa foi par sa domination. L’empereur Ferdinand II de Habsbourg, devant ce danger, sollicita alors du Pape Paul V, le secours de prières publiques. Les pères carmes répondirent à cet appel, obtenant une brillante victoire à l’armée catholique d’Autriche, la bataille de la Montagne Blanche. En gage de reconnaissance, l’empereur Ferdinand II établit plusieurs monastères de carmes en Bohême, dont l’un à Prague, en 1624, avec une chapelle dédiée à Notre-Dame des Victoires. Le monarque pourvoyait également avec générosité aux besoins de cette communauté, mais après son départ, les religieux connurent un cruel dénuement. Les chroniques du couvent de Prague relatent que la situation économique de la communauté était difficile après le départ de la Cour impériale vers Vienne en 1628 et que le prieur allemand Jean Ludovic de l'Assomption donna mission au père Cyprien de Sainte Marie d'obtenir une statuette pour l'instruction de nouveaux religieux. Elle fut donnée par Polyxène de Lobwitz (1567-1642) en 1628, femme de  William Rosenberg, l'homme le plus riche du pays puis du chancelier Zdenek Vojtech de Lobkowicz. Elle même tenait cette statuette de sa mère qui la lui avait offerte pour son mariage.  Les époux étaient tous les deux partisans du régime des Hasbourg.


Ma grand mère, Marguerite, possédait une petite statue blanche (d'une trentaine de cm d'après les souvenirs de ma mère) de l'Enfant Jésus de Prague, support d'une dévotion envers l'enfance de Jésus dans le catholicisme. En France, en effet, l'Enfant Jésus de Prague trouva un terrain qui était préparé par le mouvement commencé par Sainte Marguerite de saint sacrement, morte à Beaune en 1646. Jeune novice, elle avait orienté sa piété vers l'enfant Jésus.  Elle eut notamment la révélation de la naissance de Louis XIV et  reçu en 1643 des mains du Baron Gaston de Renty, une statue du "Petit roi de gloire", en bois sculpté, habillé lui aussi de vêtements somptueux. Un mouvement national de pélérinage se manifesta en direction de l'Enfant Jésus de Beaune, à peu près contemporain de l'Enfant Jésus de Prague. Plus d'informations ici .  

 

Par ailleurs, toujours autour de cette dévotion, le bienheureux Nicolas Barré fut le fondateur de la fondation des soeurs de l'enfant Jésus en 1686 et  des Maîtresses Charitables du Saint-Enfant Jésus, dites aussi Dames de Saint Maur qui s'est installée au Japon en 1903, par l'intermédiaire de Jean-Pierre Rey, missionnaire et futurarchevêque de Tokyo. Celui-ci avait été affecté à l'orphelinat de Tokyo depuis 1882 puis de Sekiguchi. La congrégation est active depuis peu en République Tchèque.

 

Wikipédia donne de la statuette de Prague la description suivante : Elle " mesure environ 48 centimètre de hauteur et est faite de cire. Elle représente l'Enfant Jésus levant la main droite en signe de bénédiction tandis qu'il soutient le globe terrestre de sa main gauche. La statuette est également coiffée d'une couronne. Le globe et la couronne, symboles royaux, manifestent la toute-puissance de Jésus qui est également le fondateur et le protecteur du Royaume de Dieu. La statuette est revêtue de tenues brodées qui lui sont offertes par des fidèles en signe d' action de grâce, c'est-à-dire pour remercier l'Enfant-Jésus d'avoir exaucé leurs demandes."

 

Le pape Benoit XVI au cours de son voyage apostolique en république tchèque s'est rendu à l' Eglise Sainte Marie de la Victoire de Prague (Mala strana) où est conservée la statuette le 26 septembre 2009 et a tenu devant le maire Pavel Bem, psychiatre, un discours sur l'image de l'enfant Jésus, sur les familles en difficulté, "éprouvées par la maladie et par la souffrance, pour celles qui traversent une crise, qui sont séparées ou meurtries par la mésentente et l’infidélité." Nous les confions toutes au Saint Enfant-Jésus de Prague, sachant combien est importante leur stabilité et leur bonne entente pour le vrai progrès de la société et pour l’avenir de l’humanité...Chaque être humain est fils de Dieu et donc, chacun de nos frères est, comme tel, à accueillir et à respecter...Cela vaut par-dessus tout pour les enfants...Vous qui êtes les préférés –du cœur- de l’Enfant-Jésus, sachez rendre son amour, et, en suivant son exemple, soyez obéissants, délicats et affectueux. Apprenez à être, comme Lui, le réconfort de vos parents. Soyez de vrais amis de Jésus et recourrez toujours à Lui dans la confiance."

 

Le discours du pape Benoit XVI

 

Il existe aussi une église baroque, sainte Marie de la Victoire à Rome, chef d'oeuvre baroque, dédiée à la Vierge Marie et en mémoire de Ferdinand II d'Habsbourg qui  remporta la victoire contre les protestants de Prague en 1620. Elle a été reconstruite au XVIIème siècle pour célébrer la victoire des catholiques contre les protestants à Prague en 1620. Elle est connue pour sa statue du Bernin, l'Extase de Sainte Thérèse, (réalisée entre 1644 et 1652) pour le cardinal vénitien Federico Cornaro.

 

Sur l'histoire des relations franco tchèques, lisez l'article publié sur les site de l'ambassade de France en république Tchèque  et de l'ambassade de la République tchèque à Paris.

 

On y apprend notamment que celles-ci remontent au XIIIème siècle. Les relations officielles ont été établies en 1897, date de la création du Consulat français à Prague, au Numero 8 du quai Masaryk, qui s'appelait à l'époque quai Riegler, alors que les pays tchèques appartenaient encore à l’Empire austro-hongrois.

 

Un colloque intitulé Dissonances et accord-Paul Claudel et la Bohême, s'est tenu à Paris du 18 au 21 juin 2010. Il était présidé par Antoine Marès, Professeur des Universités, Directeur du Centre d’Histoire de l’Europe centrale contemporaine et de l’Institut Pierre Renouvin, membre de l' Unité Mixte de recherche  IRICE, identités, relations internationales et civilisations de l'Europe, qui a fait paraitre le 01 septembre 2009 un ouvrage intitulé "La Tchécoslovaquie sismographie de l'Europe au XXème siècle. L'IRICE est un laboratoire de recherches en histoire des relations internationales contemporaines et des mondes étrangers, regroupant les Universités Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris 4 Paris Sorbonne et le CNRS.

 

A l'occasion de ce colloque, l'Ambassadeur Pavel Fisher, a rappelé le contexte de création du consulat de Prague   et de la nomination de paul Claudel : Paris était reconnaissant à la partie tchèque de sa sympathie après le désastre de Sedan en 1870. Sur cette bataille et sur la place de Sedan en particulier, c'est  . "On voyait alors des analogies entre la Bohème et l'Alsace Lorraine, tandis qu'une communauté de sentiments anti-allemands, s'ajoutaient l'Alliance Franco russe et un attrait certain pour les peuples slaves. "Veuillez lire à ce sujet le Bulletin n° 32 de l'Institut Pierre Renouvin  et en particulier l'article d'Antoine Marès, du 09 décembre 2010.

 

"Le combat était aussi culturel, comme l'illustre la création des Alliances Françaises. La maison mère avait été crée en 1884. Sa première implantation à l'étranger fut Prague en 1886, arme culturelle anti-germanique. Claudel a inauguré celle de Pilsen en 1910. Il s'agissait donc pour le Consul d'entretenir des relations amicales mais discrètes avec les chefs du parti tchèque, (les rencontres de Claudel avec Karel Kramar ou avec Josef Steiner, Président du Sokol seront régulières mais sans chaleur particulière) sans nuire aux relations correctes avec les fonctionnaires impériaux, tout en gardant une neutralité polie envers les Allemands. Il convenait également d’afficher une déférence rassurante avec l'Ambassade de Vienne, peu encline à comprendre les spécificités pragoises. ...La Bohême est pour Claudel ...un poste d'initiation aux questions européennes et à certains aspects de la confrontation des nationalités. Dans ce contexte, ses débuts à Prague ne sont guère encourageants. Son Ambassadeur à Vienne,...aurait préféré un autre candidat à ce poste difficile en cette période de tension internationale et de passions exacerbées entre germanophones et tchécophones...

 

Claudel va s'appliquer, au cours de ces deux années, à renforcer les liens entre les Pays de la couronne de Saint Venceslas et la France, en expliquant à Paris les spécificités de la Bohème, ...de la diète de Bohème dont la minorité allemande parvenait souvent à bloquer le fonctionnement, il donne un éclairage particulier sur le renouveau d'un mouvement néo-slave des peuples de la double monarchie et le resserrement des liens avec la Russie, non sans conséquences pour l'Alliance franco-russe. Il accorde une attention particulière aux affaires économiques, relatant ses visites aux usines de Pilsen, ou enquêtant minutieusement sur les appels d'offres pour l'adjudication des conduites d'eau praguoises pour une usine de Pont à Mousson. ..

 

Ses amitiés personnelles - Zdenka Braunerova, la plus française des peintres tchèques et l’illustratrice de bon nombre de ses textes, mais également le climat de sympathie collective à l’égard de la France qui existait en Bohême dans ces années 1910, l'ont profondément marqué Quelques semaines après sa prise de poste, la sympathie des Tchèques pour les victimes des inondations parisiennes de janvier 1910, ont permis au diplomate et à l’écrivain de mieux saisir l’importance de l’attachement des Tchèques à la France..."

 

Le discours intégral est consultable sur le site de l'ambassade dont les coordonnées figurent ci-dessus.

 

 

 

mise à jour le 18 novembre 2011

Dernière mise à jour le 02 décembre 2011




 
 

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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 13:09

C'est une garonne

 

Moi mon océan
C'est une Garonne
Qui s'écoule comme
Un tapis roulant

Moi mon océan
C'est une Garonne
La grande personne
Dont je suis l'enfant

Ma Diterranée
C'est une Garonne
Née comme trois pommes
Dans les Pyrénées

Un berceau de roc
Pour un filet d'eau
Trois syllabes d'oc
Et vogue le flot

C'est une Garonne
C'est une Garonne

Moi ma mer Egée
C'est ce fleuve lisse
Dont je suis l'Ulysse
Sans exagérer

Le ciel sur son dos
Et la pollution
Allant à Bordeaux
Trouver solution

Moi ma caravelle
C'est sa rive belle
Là où l'hirondelle
Vient pondre son oeuf

Ma vague émeraude
C'est une Garonne
Quand elle se fait chaude
Au bras du Pont-Neuf

C'est une Garonne
C'est une Garonne

Et faut pas qu'oublie
Quand elle bouillonne
Comme une amazone
Chevauchant son lit

Mon Old Man River
C'est une Garonne
Quand elle ronronne
Tout près de mon coeur

Ma mer océane
C'est une Garonne
Quand elle résonne
D'un air de tam-tam

C'est une Garonne
C'est une Garonne
C'est une Garonne...

 

Claude Nougaro

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 13:38

L'automne

Salut ! bois couronnés d'un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à revoir encore, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois !

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés, je trouve plus d'attraits,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple ses biens dont je n'ai pas joui !

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ;
L'air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau !

Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel !
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel ?

Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu ?
Peut-être dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu ? ...

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820

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Vincent Van Gogh, La chute des feuilles, 1889

 

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 09:41

Beethoven , Ode à la joie et Bach, Jesus que ma joie demeure

 

 

Oh ces larges beaux jours dont les matins flamboient !
La terre ardente et fière est plus superbe encor
Et la vie éveillée est d'un parfum si fort
Que tout l'être s'en grise et bondit vers la joie.

Soyez remerciés, mes yeux,
D'être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
Pour voir au loin bouger et vibrer la lumière ;
Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;
Et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits vermeils
Pendus au long du mur, près des roses trémières.

Soyez remercié, mon corps,
D'être ferme, rapide, et frémissant encor
Au toucher des vents prompts ou des brises profondes ;
Et vous, mon torse droit et mes larges poumons,
De respirer, au long des mers ou sur les monts,
L'air radieux et vif qui baigne et mord les mondes,

Oh ces matins de fête et de calme beauté !
Roses dont la rosée orne les purs, visages,
Oiseaux venus vers nous, comme de blancs présages,
Jardins d'ombre massive ou de frêle clarté !

A l'heure où l'ample été tiédit les avenues,
Je vous aime, chemins, par où s'en est venue
Celle qui recélait, entre ses mains, mon sort ;
Je vous aime, lointains marais et bois austères,
Et sous mes pieds, jusqu'au tréfonds, j'aime la terre
Où reposent mes morts.

J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre.
Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,
Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,
Vous devenez moi-même étant mon souvenir.

Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge,
Je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe ;
Dans le vaste horizon dont s'éblouit mon oeil,
Arbres frissonnants d'or, vous êtes mon orgueil ;
Ma volonté, pareille aux noeuds dans votre écorce,
Aux jours de travail ferme et sain, durcit ma force.

Quand vous frôlez mon front, roses des jardins clairs,
De vrais baisers de flamme illuminent ma chair ;
Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
Je suis ivre du monde et je me multiplie
Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
Que mon coeur en défaille et se délivre en cris.

Oh ces bonds de ferveur, profonds, puissants et tendres
Comme si quelque aile immense te soulevait,
Si tu les as sentis vers l'infini te tendre,
Homme, ne te plains pas, même en des temps mauvais ;
Quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,
Dis-toi, qu'un jour, en un suprême instant,
Tu as goûté quand même, à coeur battant,
La douce et formidable joie,
Et que ton âme, hallucinant tes yeux
Jusqu'à mêler ton être aux forces unanimes,
Pendant ce jour unique et cette heure sublime,
T'a fait semblable aux Dieux.

 

Emile Verhaeren (1855-1916), La joie

 

joiedevivre432.jpg

La joie de vivre, Victor Prouvé, 1902. Huile sur toile. Nancy, Musée des Beaux-Arts, dépôt du Musée de l'Ecole de Nancy
(Photo : C. Phillipot, © ADAGP, Paris 2008/ Musée des Beaux-Arts de Nancy)

 

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 12:05

Puis un laboureur dit : "Parle-nous de Travail".

Et il répondit, en disant :

"Vous travaillez pour vous maintenir au diapason de la terre et de l'âme de la terre.

Car être oisif c'est devenir étranger aux saisons, et s'écarter de la procession de la vie qui marche avec majesté et fière soumission vers l'infini.

Quand vous travaillez, vous êtes une flûte, où, à travers son coeur, les soupirs de vos heures se métamorphosent en mélodie.

Qui parmi vous souhaiterait rester tel un roseau vierge de son, alors qu'autour de vous tout chante à l'unisson ?

Il vous a toujours été dit que le travail est malédiction et le labeur un malheur.

Mais moi je vous dis que quand vous travaillez vous oeuvrer à réaliser une parcelle du rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut attribué quand naquit ce rêve,

Et vivre en harmonie avec le travail c'est en vérité aimer la vie,

Et aimer la vie à travers le travail c'est être initié au secret le plus intime de la vie.

Mais si dans votre douleur vous appelez la naissance une affliction et le poids de la chair une malédiction inscrite sur votre front, alors sachez que seule la sueur de votre front pourra laver ce qui y est inscrit."

Il vous a été dit aussi que la vie n'est que ténèbre, et à chaque fois que vous soupirez de lassitude, vous le répétez tout bas, en vous faisant l'écho de ceux qui avant vous ont été las.

Or moi je vous dit que la vie est ténèbre si elle n'est pas animée par un élan,

Et tout élan est aveugle s'il n'est pas guidé par le savoir,

Et tout savoir est vain s'il n'est pas accompagné de labeur,

Et tout labeur est futile s'il n'est pas accompli avec amour ;

Et quand vous travaillez avec amour vous resserrez vos liens avec vous-même, avec autrui, et avec Dieu."

Et qu'est-ce que travailler avec amour ?

C'est tisser un vêtement avec des fils tirés de votre coeur, comme si votre bien-aimée devait le porter.

C'est construire une maison avec affection, comme si votre bien-aimée devait y habiter.

C'est semer des graines avec tendresse et récolter la moisson avec joie, comme si votre bien-aimée devait en manger le fruit.

C'est insuffler en toutes choses que vous façonnez un zéphyr de votre esprit,

Et savoir que tous les morts bienheureux se tiennent auprès de vous et vous regardent.

Je vous ai souvent entendu répéter, comme si vous balbutiiez dans votre sommeil : "Celui qui travaille le marbre, et découvre la forme de son âme dans la pierre, est plus noble que celui qui travaille la terre.

Et celui qui saisit l'arc-en-ciel et parvient à le coucher sur sa toile sous forme de portrait d'homme, est plus honorable que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds."

Mais je vous réponds, non pas dans mon sommeil mais au zénith de mon éveil, que le vent ne murmure pas au chêne géant des mots plus caressants que ceux qu'il adresse au plus frêle des brins d'herbe;

La grandeur réside en celui qui transforme la voix du vent en une mélodie rendue plus suave par son propre amour."

Le travail est l'amour rendu visible.

Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec répugnance, mieux vaut abandonner votre travail et vous asseoir à la porte du temple, demandant l'aumône à ceux qui oeuvrent avec joie.

Car si vous pressez le pain avec indifférence, votre pain sera amer et n'assouvira qu'à moitié la faim de l'homme.

Et si vous pressez les grappes de raisin à contre-coeur, vous distillerez le poison de votre rancoeur dans le vin.

Et même si vous chantez comme des anges, sans être pour autant passionné de chant, vous rendrez l'homme sourd aux voix de jour et aux voix de la nuit."

 

Khalil Gibran A propos du travail

 

khalil-gibran.jpg

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 09:16
Elévation



Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1861

 

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 02:41

Chopin

Soleils couchants

 

I

J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs,
Soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages ;
Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu ;
Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
A des archipels de nuages.

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,
Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,
Groupent leurs formes inconnues ;
Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.
Comme si tout à coup quelque géant de l’air
Tirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;
Tantôt fait, à l’égal des larges dômes d’or,
Luire le toit d’une chaumière ;
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;
Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,
Comme de grands lacs de lumière.

Puis voilà qu’on croit voir, dans le ciel balayé,
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,
Aux trois rangs de dents acérées ;
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;
Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais. Puis l’air tremble, et tout fuit.
L’édifice effrayant des nuages détruit
S’écroule en ruines pressées ;
Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils
Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils
A des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d’or, de cuivre, de fer,
Où l’ouragan, la trombe, et la foudre, et l’enfer
Dorment avec de sourds murmures,
C’est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,
Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds
Ses retentissantes armures.

Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,
Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith
L’ardente écume des nuées.

Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu’a fui le jour,
En tout temps, en tout lieu, d’un ineffable amour,
Regardez à travers ses voiles ;
Un mystère est au fond de leur grave beauté,
L’hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l’été,
Quand la nuit les brode d’étoiles.

 

Il

Le jour s'enfuit des cieux : sous leur transparent voile
De moments en moments se hasarde une étoile;
La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs;
Un coin du ciel est brun, l'autre lutte avec l'ombre;
Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,
Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,
Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,
Les tours de son palais, les tours de sa prison,
Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie,
Posée au bord du ciel comme une longue scie,
La ville aux mille toits découpe l'horizon.

Oh ! qui m'emportera sur quelque tour sublime
D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme !
Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons,
Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve,
Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,
Le grand fleuve irrité, luttant contre vingt ponts !

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues,
Les étoiles des chars se croiser dans les rues,
Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour,
Et tarir la fumée au bout des cheminées,
Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,
Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !

Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche
S'étende, qu'un soupir s'échappe de sa bouche,
Comme si de fatigue on l'entendait gémir !
Que, veillant seul, debout sur son front que je foule,
Avec mille bruits sourds d'océan et de foule,
Je regarde à mes pieds la géante dormir !

 

III

Plus loin ! allons plus loin ! - Aux feux du couchant sombre,
J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre.
Et puis, la ville est là ! je l'entends, je la vois
Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée,
Ce Paris, à la voix cassée,
Bourdonne encor trop prés de moi.

Je veux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache
Ce brouillard, que son front porte comme un panache,
Ce nuage éternel sur ses tours arrêté;
Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe,
L'humble et grêle murmure efface
La grande voix de la cité !

 

IV

Oh ! sur des ailes dans les nues
Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !
Loin des régions inconnues
C'est assez rêver et languir !
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.
C'est assez, dans les nuits profondes,
Suivre un phare, chercher un mot.
C'est assez de songe et de doute.
Cette voix que d'en bas j'écoute,
Peut-être on l'entend mieux là-haut.
Allons ! des ailes ou des voiles !
Allons ! un vaisseau tout armé !
Je veux voir les autres étoiles
Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre
Trouve-t-on la clef du mystère
Caché sous l'ordre universel;
Et peut-être aux fils de la lyre
Est-il plus facile de lire
Dans cette autre page du ciel !

 

V

Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs,
Loin dans l'air, à travers les brèches des vapeurs
Par le vent du soir remuées,
Derrière les derniers brouillards, plus loin encor,
Apparaissent soudain les mille étages d'or
D'un édifice de nuées;

Et l'œil épouvanté, par delà tous nos cieux,
Sur une île de l'air au vol audacieux,
Dans l'éther libre aventurée,
L'œil croit voir jusqu'au ciel monter, monter toujours,
Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours,
Quelque Babel démesurée.


VI

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

 

Victor Hugo, Les feuilles d'automne(1831)

 

l'ebook gratuit des Feuilles d'automne est ici 

 

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