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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 09:25

Le-premier-homme-camus.jpgRésumé de l'éditeur

En somme, je vais parler de ceux que j'aimais", écrit A. Camus dans une note pour Le premier homme. Le projet de ce roman auquel il travaillait au moment de sa mort était ambitieux. Il avait dit un jour que les écrivains "gardent l'espoir de retrouver les secrets d'un art universel qui, à force d'humilité et de maîtrise, ressusciterait enfin les personnages dans leur chair et dans leur durée".
Il avait jeté les bases de ce qui serait le récit de l'enfance de son "premier homme". Cette rédaction initiale a un caractère autobiographique qui aurait sûrement disparu dans la version définitive du roman. Mais c'est justement ce côté autobiographique qui est précieux aujourd'hui.
Après avoir lu ces pages, on voit apparaître les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement. Pourquoi, toute sa vie, il aura voulu parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

 

En quelques mots

Le premier homme que Camus avait d'abord envisagé d'appeler Adam, est un roman autobiographique inachevé, écrit en 1960 et dactylographié par sa fille après le tragique accident de voiture de l'auteur. Il fut publié en 1994. Traduction du mythe du retour et de l'origine, il comprend deux parties. La première "Recherche de père"  est complète, la seconde "Le fils ou le premier homme" ne l'est pas et la troisième manque totalement.  De nombreuses traces renvoient à la réalité autobiographique de ce texte. Y figurent des noms réels notamment, celui de son instituteur, M. Germain alias M. Bernard et le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle, Cormery. C'est un récit à la troisième personne, universaliste. Il manque certains mots, d'autres sont signalés comme illisibles ou de lecture douteuse par l'éditeur. Des notes renseignent sur les passages que l'auteur envisageait de supprimer ou de retravailler.

En Algérie, sous la pluie, une nuit de l'automne 1913, une carriole chargée de meubles conduite par un Arabe, se dirige vers le domaine de Saint Apôtre. A son bord, un français d'une trentaine d'année, Henri Cormery, une femme prête d'accoucher et un petit garçon de quatre ans. Ce soir là naît Jacques, alter ego d'Albert Camus, juste avant l'arrivée du docteur. Quarante ans plus tard, Jacques prend le train de Saint Brieuc et se rend au carré du Souvenir français au cimetière, sur la tombe de son père, mort à la bataille de la Marne le 11 octobre 1914, à la suite d'une blessure. Il part à la recherche de cet inconnu, auprès de son vieil ami Victor Malan dont il n'apprend rien, puis retourne en Algérie à bord d'un paquebot. Il se souvient de sa grand-mère chez qui il a grandi à Alger, de ses amis, Pierre, Jean, Joseph, Max et les autres et de ses jeux d'enfant. Il retrouve sa mère que toute sa vie il avait vue douce, polie, conciliante, presque passive, isolée dans sa semi-surdité, seule depuis la mort de son père et sans consolation. Il parle avec elle de son père placé par ses frères à l'orphelinat, dont elle avait partagé la vie pendant cinq ans et qui avait été chassé de Saint Apôtre vers son corps d'Armée à Alger puis en France, un homme dur, amer et pauvre. Sa mère, qui ne savait ni lire, ni écrire,  travaillait  à la cartoucherie de l'arsenal militaire jusqu'à l'annonce par le maire de la mort de son mari. Sa grand-mère qui avait eu neuf enfant, s'était installée à Alger et l'avait recueillie. Elle régnait sur sa famille, enfants et petits-enfants qu'elle élevait à coup de bâtons. Elle emmenait parfois Jacques au cinéma muet et il était chargé de lui lire les sous-titres car elle ne savait pas lire non plus. Avec son oncle sourd, Ernest, incarnation de la force et de la vitalité, il vit des moments de bonheur intense. Il partait à la chasse avec le chien, Daniel et Pierre des camarades d'atelier d'Ernest et Georges aussi. Il se souvient aussi des colères de son oncle, notamment à l'encontre de son frère Joséphin qui travaillait aux chemins de fer. A la tonnellerie, Jacques se rendait tous les jeudis et y retrouvait Ernest et les cinq ou six ouvriers de l'atelier. A l'école,  Monsieur Bernard est l'instituteur qui  modifia son destin et qu'il n'a jamais oublié. Jacques se rendait deux fois par jour à l'école avec Pierre, son voisin et ami. L'école leur fournissait une évasion de la vie de famille et nourrissait leur faim de la découverte. Leur maître leur parlait souvent de la guerre et prenait sous son aile les pupilles. Lorsqu'ils se sentaient insultés, les enfants se battaient sur le champ vert, une sorte de terrain vague, entourés d'un cortège d'admirateurs, ce qui leur valait parfois d'être punis par Monsieur Bernard, favorable aux punitions corporelles et par le directeur.  M. Bernard réussit à convaincre sa famille de le laisser poursuivre ses études. Jacques continua à rendre visite à son maître chaque année pendant quinze ans. Il prit des leçons supplémentaires avec lui pour entrer au lycée en même temps qu'il préparait sa première communion en accéléré. Reçu à son examen, il sut d'avance qu'il venait par ce succès d'être "arraché au monde innocent et chaleureux des pauvres pour être jeté dans un monde inconnu".

Jacques retourne aussi au domaine de saint Apôtre, sur les traces de son père. Il y rencontre M. Vieillard, un fermier d'une quarantaine d'année, toujours présent sur le domaine malgré l'ordre d'évacuation, dont les parents avaient acheté la ferme où Jacques était né après la guerre. M. Vieillard décrit l'ambiance invivable de la région, les attaques, les fils égorgés, les femmes violées et le départ de son père à Marseille. Mais le domaine avait changé deux fois de mains, beaucoup étaient morts dans les deux guerres, beaucoup étaient nés et le père de Jacques avait été oublié. A travers l'histoire familiale de M. Vieillard, il en apprend beaucoup sur le contexte, la colonisation et les conditions de vie de ses parents. Les grands parents de M. Vieillard avaient fui le chômage à Paris et étaient venus s'installer en Algérie comme plus d'un millier de personnes rêvant de la Terre Promise en 1849, voyageant en péniche, jusqu'au port de Bône avec femmes, enfants et meubles. Il s'étaient installés sur des espaces nus et déserts dans des tentes de l'armée avant d'édifier des baraquements légers puis des maisons. Ils avaient été confrontés au choléra tuant les deux tiers des émigrants. Les survivants travaillaient escortés. Des générations s'étaient succédées avant que l'oubli ne s'étendent sur elles.

La deuxième partie du roman est consacré aux années de lycée de l'auteur qui l'isolait de sa famille. Ce qui l'y apprenait était inassimilable par les siens et il lui était impossible de rattacher sa famille à des valeurs ou des clichés traditionnels. Il se lia d'amitié avec Didier, fils d'un officier catholique très pratiquant et développa de réelles capacités d'adaptation. Il se rendait au lycée par la tram avec Pierre, rue Bab-Azoun et y passait toute la journée, déjeunant au réfectoire. Solidement formés à la communale ils étaient de bons élèves respectés par les autres. Ils passaient leur temps libre à la Maison des Invalides de Kouba, y fabricant de terrifiants poisons ou jouant à porter des palmes contre le vent et se rendaient régulièrement à la bibliothèque municipale. Sa mère et sa grand-mère se rendaient une fois par an au lycée pour la remise des prix. Les vacances ramenaient Jacques à sa famille qui exigeait de lui qu'il occupât un emploi saisonnier dans une quincaillerie où classant des factures ou du courrier commercial et ramenant un salaire à la maison, il était devenu un homme. Jacques a pris conscience qu'il n'y a pas de premier homme dont on pourrait suivre les traces. Il est lui-même le premier homme qui devra se frayer son propre chemin.

 

Le voyage tient une place importante dans toute la première partie du récit. Il traduit de manière évidente, vivante et mouvante cette recherche des origines. Ce sont des voyages obligés, en raison de l'oubli et de la pauvreté. De même la forme romanesque de ce récit laisse une grande part à l'imaginaire, en particulier lorsque l'auteur  dépeint la naissance de Jacques et développe le mythe de la Nativité.   Le récit des souvenirs de l'auteur et de ses sentiments est extrêmement émouvant. La transcription de son enfance en particulier est exceptionnelle. Il y aurait de nombreux extraits à citer. Le style de l'auteur est d'une qualité rare, chaque lieu, chaque évènement, du plus tragique au plus anodin est miraculeusement décrit et développé. Ce qui caractérise encore le mieux cette oeuvre c'est  sa dimension humaine, la chaleur, l'aspect affectif, convivial et pittoresque du récit. C'est un ouvrage inégalable, incontournable, à lire absolument.

 

Extrait : " Les manuels étaient toujours ceux qui étaient en usage dans la métropole. Et ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil, lisaient avec application, faisant sonner les virgules et les points, des récits pour eux mythiques où des enfants à bonnet et cache-nez de laine, les pieds chaussés de sabots, rentraient chez eux dans le froid glacé en traînant des fagots sur des chemins couverts de neige, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent le toit enneigé de la maison où la cheminée qui fumait leur faisait savoir que la soupe aux pois cuisait dans l'âtre. Pour Jacques, ces récits étaient l'exotisme même. Il en rêvait, peuplait ses rédactions de descriptions d'un monde qu'il n'avait jamais vu, et ne cessait de questionner sa grand-mère sur une chute de neige qui avait eu lieu pendant une heure vingt ans auparavant sur la région d'Alger. Ces récits faisaient partie pour lui de la puissante poésie de l'école, qui s'alimentait aussi de l'odeur de vernis des règles et des plumiers, de la saveur délicieuse de la bretelle de son cartable qu'il mâchouillait longuement en peinant sur son travail, de l'odeur amère et rêche de l'encre violette, surtout lorsque son tour était venu d'emplir les encriers avec une énorme bouteille sombre dans le bouchon duquel un tube de verre coudé était enfoncé, et Jacques reniflait avec bonheur l'orifice du tube, du doux contact des pages lisses et glacées de certains livres, d'où montait aussi une bonne odeur d'imprimerie et de colle, et, les jours de pluie enfin, de cette odeur de laine mouillée qui montait des cabans de laine au fond de la salle et qui était comme la préfiguration de cet univers édénique où les enfants en sabots et en bonnet de laine couraient à travers la neige vers la maison chaude."

 

Editions Gallimard, 1994, 380 p.


Je participe au Challenge Camus, et au Challenge j'aime les classiques

 

defi classique-300x116

Challenge CAMUS

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Published by Bénédicte - dans Littérature française
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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 10/10/2010 19:52


Un roman très fort sur une situation que l'auteur vit toujours difficilement, même des années après.


Bénédicte 10/10/2010 20:00



j'ai adoré ce roman que je n'avais jamais lu



Denis 10/10/2010 18:01


un livre éblouissant et qu'aurait-il été s'il avait été achevé avec 800 pages prévue ou prévisible !!!


Bénédicte 10/10/2010 18:51



je suis tout à fait d'accord avec toi Mais quel témoignage du travail d'écrivain nous avons là.



Géraldine 08/10/2010 23:28


Je n'ai jamais fini la peste et n'ai jamais réouvert un livre de l'auteur depuis... j'ai certainement tort. Je pense qu'un jour, je tenterais l'étranger.


Bénédicte 09/10/2010 00:03



l'Etranger est très bien Mais celui ci m'a vraiment beaucoup plu peut être parce que c'est une autobiographie et que le destin de l'auteur est exceptionnel



Ys 07/10/2010 21:35


Je n'ai pas assez lu Camus, c'est certain. "La peste", il y a longtemps, "L'étranger", au lycée, et c'est tout...


Bénédicte 08/10/2010 09:56



je te recommande vivement ce titre que j'ai trouvé vraiment bien Mais peut être aussi parce que c'est une autobiographie



cathe 07/10/2010 19:06


Je suis d'accord avec toi, c'est un ouvrage à lire absolument, et à offrir autour de soi...


Bénédicte 07/10/2010 19:59



je suis encore sous le charme de ce livre que j'ai trouvé formidable



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