Lundi 23 août 1 23 /08 /Août 10:11

le-malentendu-1.jpg Le Malentendu est une pièce en trois actes écrite en 1941, sous l'occupation allemande, au début de la seconde guerre mondiale. Elle traite de l'exil, de la solitude, du deséspoir, de l'incommunicabilité et de l'enfermement. Elle fait partie du cycle de l'absurde.

 

 

Martha et sa mère tiennent une auberge en Bohème, sur une terre sans horizon, dans une ville pluvieuse et rêvent de s'installer au soleil, devant la mer. Elles attendent les clients seuls et riches qu'elles pourront dépouiller après les avoir assassinés. Jan, leur frère et fils revient après des années d'absence en fils prodigue et veut se faire reconnaitre sans dire son nom. Sa femme Maria le dépose à contre coeur à l'auberge, dérangée par son mensonge. Il remplit la fiche de renseignements et s'entretient avec Maria des règles de conversation et des conventions respectables à l'hôtel. Martha prend note de ces informations sans les vérifier sur son passeport. A regret, elle remet  au lendemain le projet de crime. Mais le malentendu se confirme lorsque Martha vient vérifier l'état de la chambre et qu'avec Jan ils s'entretiennent sur leur pays respectif. Plus tard, pour se rapprocher d'elle, il sonne le vieux domestique, inquiétant par son silence, son mutisme. Martha monte une théière  contenant de la drogue et les tentatives de sa mère pour l'empêcher de boire seront vaines. Le texte décrit la progression de la méthode éprouvée par les deux femmes, sans qu'à aucun moment elles ne se souviennent de lui. Elles le tuent avec la complicité du vieux domestique puis réalisent qu'il s'agit de leur frère et fils. Elles se suicident alors, leurs projets effondrés, après que Martha eût avoué le crime à Maria venue rejoindre son mari. Désespérée par  la mort, le non sens et l'absurdité de ce geste, Maria n'obtient aucune aide du vieux domestique.

 

La pièce serait inspirée d'un fait divers réel. L'auberge est un théâtre tragique où le passant rencontre la mort. La mécanique criminelle se met en route progressivement, à huis clos. Cette pièce ne manque pas de suspense ni d'ambivalence. Il existe une véritable opposition entre les espoirs de Jan, en quête affective, qui espère retrouver les siens et la froideur de ces femmes désillusionnées, notamment de Martha qui lui oppose des défenses conventionnelles et cherche le bonheur à travers l'argent et le confort. La communication est rendue totalement impossible, y compris entre les deux femmes, confrontées à leur propre solitude et à l'absurdité de leur condition. 

 

Renata Jakubczuk (Université Marie Curie-Sklodowska de Lublin) s'est intérrogée sur les sources de cette oeuvre littéraire et les similitudes permettant de rapprocher cette pièce de celle de l'écrivain polonais Rostworowski, intitulée Niespodzianka. Elle remarque que ce fait divers avait été présenté par Camus en ces termes dans L'Etranger , paru en 1942 (Deuxième partie, chapitre 2) :

"Entre ma paillasse et la planche du lit, j’avais trouvé, en effet, un vieux morceau de journal presque collé à l’étoffe, jauni et transparent. Il relatait un fait divers dont le début manquait, mais qui avait dû se passer en Tchécoslovaquie. Un homme était parti d’un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa soeur dans son village natal. Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l’avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l’idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa soeur l’avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l’identité du voyageur. La mère s’était pendue. La soeur s’était jetée dans un puits. J’ai dû lire cette histoire des milliers de fois. D’un côté, elle était invraisemblable. D’un autre, elle était naturelle. De toute façon, je trouvais que le voyageur l’avait un peu mérité et qu’il ne faut jamais jouer.»

Henry Amer, dans son article intitulé «Une source du Malentendu?»,  Revue d’histoire littéraire de la France, janvier-février 1970, 70e année, nr 1. présentait de son côté une nouvelle publiée dans Le Petit Journal le 5 juin 1924 qui portait le titre de L’Etranger et qui mettait également en scène un couple meurtrier. L’action du conte se passait en Serbie et l’hôte du conte qui avait séjourné en Amérique et revenait retrouver sa femme et ses enfants ,était tué à coups de hache. De nombreuses similitudes permettent de rapprocher les deux  récits. Les intrigues sont basées sur l’effet de surprise. Le meurtre s’accomplit pendant leur sommeil. Les deux hommes reviennent de pays lointains après un séjour de plusieurs années – une période suffisamment longue pour que la famille la plus proche ne puisse pas les reconnaître. La similitude des prénoms – Marfa et Marta ainsi que Jan Yanek (ami de Baï) – est également surprenante.

Renata Jakubczuk a cherché dans quels journaux, dans quels pays, sur quels continents, on pouvait trouver les traces d’un même fait divers et les a retrouvé dans les légendes de nombreux pays du monde entier depuis le Moyen-Age.
En France,  Paul Bénichou invoque une vieille chanson du Nivernais Le Soldat tué par sa mère. Un fait divers, survenu à Tours en juin 1796, a servi de canevas à Louis Caude de Saint-Martin pour Mon Portrait. En Allemagne, la pièce de Zacharias Werner intitulée Le 24 février  développe le même thème que Le Malentendu. Chez l’auteur allemand, c’est le père qui tue son fils, revenu incognito pour restaurer la fortune familiale. En Angleterre, George Lillo écrit en 1736 The Fatal Curiosity : a True Tragedy of three acts – «Un fils prodigue, tenu pour mort, rentre couvert d’or au foyer paternel où il trouve ses parents ruinés. Ayant caché son identité et étant hébergé comme un voyageur de passage, il est assassiné pendant son sommeil par son père, qui agit sous l’instigation de la mère [...]. Les parents se suicident à la révélation de leur crime.» Un autre Anglais, Robert Brooke (1887-1915) reprend le même sujet dans sa pièce Lithuania mais cet auteur était peu connu à l’époque de Camus. L’histoire du fils prodigue tué par ses proches court à travers toute l’Europe. Maria Kosko, dans son article A propos du Malentendu ajoute que cette histoire apparaît au XVIIIe siècle dans une nouvelle italienne et dans un conte anglais, au XIXe siècle dans un roman tchèque et au XXe siècle dans un roman scandinave. Enfin, hors d’Europe, l’écrivain sud-américain Domingo Sarmiento assure que la même légende est très répandue au Chili et Robert Penn Warren, en 1944, publie la Ballad of billie Potts où on retrouve le même thème dans une chanson populaire des montagnes du Kentucky. En 1621, un jésuite belge Antoine de Balinghem décrit l’histoire d’un aubergiste de Pułtusk qui tue son fils rentré de la guerre le 14 mai 1618. Cette même histoire est reprise dans la littérature allemande par un autre jésuite Georguis Stengelius. En 1740 en Pologne, Piotr Kwiatkowski, un jésuite de Kalisz, suit cet exemple. Julian Krzyżanowski évoque aussi un manuscrit de K. Stronczyński. Selon Renata Jakubczuk, il s’agit d’une légende internationale qui appartient à la culture universelle de l’humanité.

 

Editeur : Gallimard, collection folio théâtre, 161p.


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Par Bénédicte - Publié dans : Littérature française - Communauté : AUTOUR D'ALBERT CAMUS
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